Je n’ai pas eu le temps de le voir venir. Il a fondu sur moi alors que je dépeçai une mère loup. J’ai repris mes esprits au moment de la célébration ultime. Je ne peux plus marcher. Je suis comme paralysé et autour de moi, les Hamdis hurlent en désordre. J’ai juste le temps de voir leur chef brandir un ossement humain et l’abattre sur mon ventre. Une douleur sans nom me pénètre et je vois sa main ensanglantée lever mes entrailles. Je suis encore en vie. Je les vois se battre pour un morceau de ma chair. Un voile noir passe sur mes yeux. Je voudrais mourir tout de suite et en finir mais les Hamdis semblent avoir l’art de faire survivre leur victime à leur pire abomination. Je hurle à mon tour à plein poumon, n’en pouvant plus de me sentir découpé, de voir mon sang jaillir en flots et ces monstres célébrer mes souffrances. Je me sens alors tomber du tronc où ils m’ont vaguement posé. Et quand mon corps s’affale de tout son poids sur le sol, l’aubergiste rit aux éclats. C’est un vieux nain au fort gabarit. Les épaules larges, le cou d’un seul tenant, typique des guerriers. Il me regarde amusé de son œil noir, surmonté d’un large sourcil dessiné à grand trait par une mère nature peu artiste.
— Vitz, chaque matin, tu gâches le petit déjeuner de mes hôtes. Avec tes cris d’orfraie, on croirait une gnome ingénue à qui on ferait son affaire !
La salle lance une salve de rires gras et quelques plaisanteries fusent jusqu’à ce que je me lève. Car, si comme eux je suis nain, ma réputation désormais me précède. Je suis le seul à être sorti vivant d’une charge de Peaux Bleuies, ces trolls tapis dans la grotte de l’Insouvenir. Je me tais. Progressivement les murmures reprennent et l’on finit par m’ignorer. Ce qui me va, parfaitement.
L’aubergiste n’a pas tort. Depuis plusieurs jours, le même cauchemar hante mes nuits et ronge peu à peu mes forces. Je n’ai plus envie de m’engager sur les missions des questeurs. C’est pourtant eux qui nous font survivre mais tout est tellement dénué de sens. Je ne peux me faire à ces hommes mystérieux, toujours paré d’énigmes et de tour de force à réaliser pour des récompenses absurdes et pourtant vitales. De l’argent, des objets, des armes ou des pièces d’armures et toujours une nouvelle quête. Un monde sans fin dont la règle est une spirale menant à coup sûr vers la mort, le vol, la haine de l’autre. Comme tous, je m’exécute car les marchands, les aubergistes, les artisans sont intraitables : sans objet pas d’argent, sans argent pas d’armure, sans armure, aucune chance de tenir bien longtemps. Au fil du temps, les quêtes sont restées inintelligibles pour moi. Mais chaque quête terminée implique une nouvelle quête plus difficile encore. Je ne sais pas quand cela finira.
Je ne pense plus aux Peaux Bleuies. J’ai surtout eu de la chance. Mais le souvenir de cet homme dévoré par les Hamdis continue d’obséder mes nuits. Et quand je pense à lui, aucun sentiment de vengeance ne m’anime. J’ai plutôt envie d’arrêter là le mystère de ma situation. Pourquoi suis-je là ? Pourquoi devrais-je me soumettre à ces questeurs jusqu’à ne plus rien pouvoir et m’éteindre ? Les autres ne semblent pas s’interroger. Ils foncent de quêtes en quêtes, reviennent soumis les besaces chargées de peaux d’animaux, de morceaux de pierres, de talismans volés. Sont-ils des automates ? Qu’ont-ils compris à ce monde qui m’apparaît si obscur ? On dirait qu’ils n’ont pas peur de mourir.
Un homme au fond de la salle me fixe intensément. Il est à l’écart. Les autres semblent ne pas le voir. Son œil bleu perçant ne me quitte pas. Il est plus immobile que la colonne sur laquelle il est appuyé. Et pourtant, je comprends qu’il m’appelle, qu’il exige que je le rejoigne. Ce que je fais, presque malgré moi. Alors que j’ai parcouru la salle, poussé quelques convives pour établir un chemin jusqu’à lui, il glisse sans bruit vers la cuisine. Le marmiton ne l’a pas vu emprunter l’escalier qui mène aux caves. Je m’y engage la main sur ma dague, qui ne me quitte guère, même à l’auberge. L’espace est sombre et les bruits de la salle sont étouffés par le silence froid des voûtes souterraines. Il a disparu. J’ai dû rêver sa présence. La faim commence à me jouer des tours. J’avance prudemment. On dit que la Horde tend parfois des embuscades. Je suis prêt à tout. Ma dague a quitté son fourreau. Sous cape, ma main tient fermement la lame. Qui il soit, il ne pourra s’approcher sans recevoir un coup mortel. J’attends. Le silence est total. Je serre les dents. Je déteste cette situation. Mes yeux s’habituent à l’obscurité. Ce qui était une vague masse sombre est une pyramide de tonnelets de vins. Des bouteilles vides jonchent le sol. De vieilles armures rouillées sont entassées dans un coin, sans doute celles de l’aubergiste avant qu’il ne prenne sa retraite de guerrier. Je parcours lentement le décor. Rien de lugubre. Juste sombre. Des boucliers de toutes tailles sont empilés. Chacun semble avoir sauvé plusieurs fois la vie de leur propriétaire. Torsions, rayures, enfoncements pointus, surface rongée par l’acide du crachas de quelques monstruosités, ces traces pourraient narrer une vie consacrée à la quête.
Je me retourne mais il est trop tard. Ma dague a quitté ma main sans que je m’en aperçoive. L’homme est à moins d’un mètre de moi. Son regard me paralyse, dominateur et sûr de lui.
— C’est toi, Vitz. Toi qui a tué les Peaux Bleuies. Comment as-tu pu sortir indemne de la grotte de l’Insouvenir avec si peu d’expérience ?
Je ne sais quoi lui répondre. D’ailleurs, cette question ne m’est pas adressée. Je tente une manœuvre de repli mais mes jambes ne me répondent plus. Il comprend mon intention et sans changer d’expression, il ajoute :
— Le poison que je t’ai fais respirer t’interdit tout mouvement contre moi. C’est juste une précaution d’usage. Un réflexe. Une habitude.
J’attends ma fin. Je le vois déjà brandir l’épée qui m’étripera. Finalement, ce ne sont pas les Hamdis qui auront ma peau.
Je vais te délivrer, Vitz. Car tu as beaucoup à apprendre.
Et il m’enfonce la pointe de son épée dans le bras. Aussitôt mes jambes sont parcourues de fourmis, sensation insoutenable, j’ai l’impression d’avoir le pied plus lourd que n’importe lequel des tonneaux qui nous entourent. Il retire son épée et mon sang se fige presque aussitôt. Je porte d’instinct la main à l’entaille.
— Ce n’est rien, Vitz. Une égratignure. Je t’enseignerai cela et des coups plus utiles encore, certains mortels.
— Qui êtes-vous ? dis-je en n’osant proférer plus de paroles.
— Oh. Désolé. Les présentations, on les oublie souvent, nous les voleurs… Je suis ton maître.
Son regard d’azur profond est difficile à soutenir. Alors je parcours son visage à la recherche de quelques traits de sa personnalité. Son nez aquilin respire l’air des lieux : ses narines battent régulièrement au gré d’une inspiration plus forte. Ses lèvres très fines sont pincées l’une contre l’autre et forment un trait unique, définitif. Quelques rides sillonnent son visage mais il est impossible de lui donner un âge.
— Mon maître ?
— Ton maître. Tu es un voleur. Je suis le maître des voleurs.
Je ne réponds rien. Je m’attends à ce qu’il exige de moi de réaliser une quête.
— Il est temps pour toi de progresser un peu vers la voie du voleur. C’est un chemin unique, Vitz.
— Je n’ai pas envie de me parfaire dans le larcin et la rapine, lui réponds-je. Je ne veux pas qu’on m’oblige à progresser vers une voie que je n’ai pas choisie. Pourquoi devrais-je le faire alors que je ne sais même pas où je vais et qui je suis ?
Le maître a plissé les yeux si rapidement que je ne suis pas sûr d’avoir bien vu. Il semble surpris par ma réponse. Il me dévisage, il plonge en mon esprit avec une facilité déconcertante. Je le sens palper ma foi, mes croyances, mes incertitudes.
— Tu es un voleur Vitz. Tu ne peux rien faire contre cela. Toutes les personnes que tu croises te savent voleur et s’attendent à te voir agir ainsi. Tes questions sont vaines. Personne ne se les pose. Nous sommes ici pour réaliser les quêtes qu’on nous donne et progresser vers la Grande Connaissance. Tu dois le faire, tu dois agir, tu ne peux pas questionner toi-même.
— Et pourquoi ne le pourrais-je pas ? Je le fais naturellement, je ne ressens pas d’interdit à me poser ces questions. C’est le fait même de m’interroger qui me permet d’exister encore. Sinon, je me serais laissé dévorer par les loups ou les Hamdis.
— Et si tel avait été le cas, tu n’aurais fait que rencontrer la gardienne des âmes, qui t’aurait seulement imposé de revenir à la vie et de poursuivre ta route.
— Je ne sais de quoi tu parles.
— Alors il faut que tu la rencontres !
Et le maître plonge sa dague dans mon poitrail. Je ressens une douleur insoutenable. Il sourit, heureux de son meurtre. Je sens mon énergie m’abandonner. Je meurs sans combattre, surpris dans une auberge par un semblable. Ma vue se brouille totalement. Je ne perçois plus rien de mon entour et j’ai la sensation qu’il reste en moi un peu de vie.
Des voix sifflent autour de moi, racontent mon passé, je saisis quelques mots de mon enfance, et narre mon futur, je me vois bloquer un monstre d’un coup de dague empoisonné. Je ne sais quelle voix écouter. J’ai envie de connaître mon passé. J’ai besoin de savoir d’où je viens. J’oriente mon esprit vers l’écho de mon passé. Je reconnais peu à peu son timbre. Je suis presque sûr que c’est ma mère qui me parle. Mon cœur bat à un rythme incroyable, j’ai l’impression que ma poitrine va éclater. Elle me sert contre elle. Je sens en elle la peur, l’effroi, elle veut me protéger et courbe l’échine sur moi. Elle ne crie pas. Des Orcs ricanent. L’un d’eux s’avance. Son calme tranche avec l’excitation de ses camarades. Il observe ma mère. Il la mémorise, il l’analyse, il la décrypte. Puis, presque sans user de force, il laisse le poids de sa hache lui fracasser la nuque, qui s’affaisse en prenant soin de faire de son corps une sorte d’abri. Elle prononce quelques mots dans une langue qui m’est encore inconnue. Son corps s’illumine, un flot de lumière laiteux envahi progressivement la pièce. Les Orcs reculent d’instinct puis disparaissent de mon champ de vision. Je suis seul avec le corps sans vie de ma mère. Le halo de lumière me réconforte. Je suis comme dans une grotte et j’ai la sensation que rien ne peut m’arriver. Soudain, la lumière se fait si intense que le monde environnant devient blanc. Quand je parviens à discerner à nouveau quelque chose, je suis devenu un enfant. Je suis vêtu de quelques haillons et je pousse une sorte de chariot empli d’un minerai dont certaines particules oscillent sans cesse. Un autre enfant est à mes côtés. Je n’y vois guère. Nous sommes dans un tunnel. L’enfant me sourit et prononce mon nom. Il rit et ses yeux pétillent. Ses cheveux bouclés ceignent son visage déjà vigoureux. Il est plus grand que moi mais je le sais plus jeune. Nous ne sommes pas de la même race. J’entends un cri de douleur derrière moi. Quand je me retourne, je vois un autre enfant, cette fois deux fois plus petit que moi, qui laisse couler un torrent de larmes en essayant de protéger son corps du fouet d’un gigantesque homme rat. J’ai une vision d’horreur. Nous sommes les esclaves d’une tribu ennemie. Des centaines d’enfants, issus de mondes sans doute très différents, sont tous prisonniers. Comme nous, ils poussent d’immenses chariots de minerais. D’autres ébranlent à coups de pioche les murs des tunnels à la recherche des précieuses pierres. Encore quelques claquements de lanières et l’enfant gnome perdra la vie. A cet instant, un rai de lumière foudroie l’homme rat. Il s’écroule dans un râle définitif. D’autres hommes rats s’enfuient, blessés à mort. Des humains en armure surgissent. Ils sont aussi effrayants que les hommes rats ou que les Orcs. Il émane d’eux le même parfum de destruction. L’un d’eux s’approchent de nous et nous glane comme un fruit mûr. La vision cesse brutalement. Une femme ailée m’observe sans dire un mot. Je sais qu’elle est à l’origine de ces visions. Je ne sais s’il faut la remercier ou la maudire car je viens de comprendre que j’ai en moi un passé oublié, enfoui, qu’il va me falloir reconstruire. Elle est compatissante, sans aucun doute et attend patiemment que je prenne une décision : dois-je revenir au monde mortel ou rester à ses pieds éternellement ?
Des corps fantomatiques apparaissent à mes côtés. Ils implorent la gardienne des âmes et la quitte à grandes enjambées. Autour de moi, tout est laiteux, grisâtres, la vie est presque gommée. Je constate avec dépit que mon corps n’est plus qu’une enveloppe ectoplasmique. Si je reste trop longtemps, j’ai la sensation que je vais perdre le peu de vie qui m’habite encore. La gardienne m’observe. D’autres visions fugitives surgissent en mon esprit quand la voix du maître des voleurs brise le récit silencieux de la gardienne des âmes.
Ne reste pas trop près d’elle, Vitz. Elle va faire de toi une créature de l’autre monde. Quitte là maintenant.
Son ton péremptoire s’impose et je me mets à courir vers mon corps. Je parcours la vallée où je suis apparu pour la première fois, je revois la vallée des loups, puis les questeurs, le marchand et l’auberge. J’entre. Personne ne semble me voir. Je passe au travers des hôtes du tavernier. Je suis un pur esprit. Je descends rapidement les dernières marches qui vont mener à ma dépouille. Je suis sur le point de reprendre vie en mon corps. Un bref sentiment de vide puis de trop plein ébranle mon âme. Je saisis la vie. Mes poumons s’emplissent d’air comme pour la première fois et me déchire littéralement de l’intérieur. Je crie comme un nouveau-né et me redresse d’un coup.
— Tu ne pouvais pas rester plus longtemps auprès d’elle, Vitz. Ne l’écoute pas, ou peu. Ne la laisse pas te séduire par le récit de ton passé ou les promesses sur ton avenir.
— Que sais-tu d’elle ?
— Elle est la gardienne des âmes. Elle prend soin de ton âme quand tu meurs. Elle se nourrit de ta vie, du dernier fil qui te relie au monde des vivants.
— Mais elle m’a fait voir une partie de mon passé !
— Elle est dépositaire de ton histoire, Vitz. Elle détient notre passé et nous le rend contre notre mort. C’est ainsi que nous ne sommes pas tous égaux sur la connaissance de nous mêmes et de ce monde : les paladins et les prêtres consignent dans leur bibliothèque les récits qu’elle a bien voulu leur dévoiler. Nous avons quelques connaissances sur ce monde, son origine et notre mission. Chaque classe mène sa propre enquête. Nous, les voleurs, savons beaucoup de choses… Notre art du larcin, comme tu l’as appelé tout à l’heure, nous permet de circuler librement en maints endroits et d’obtenir des informations des uns et des autres. L’Ordre des Voleurs n’est pas le plus ignorant.
— Que sait-il ? Dis-moi ?
— Chaque chose en son temps ! Tu ne peux accéder à certaines vérités, à certaines réalités, sans être auparavant entrainé. Tu dois atteindre le niveau le plus haut et nous aider à enrichir notre Ordre de nouvelles connaissances, que les autres n’auront pas. C’est pourquoi tu dois progresser sans attendre.
— Pourquoi ne pas partager avec les autres ordres ? Nous sommes tous dans la même situation.
— Nous pourrions le faire, cher Vitz. Je ne t’étonnerai pas en te disant que nous y avons songé. Que tous les Ordres, de toutes les classes ont évalué cette possibilité. Mais nous sommes tous parvenus à la même conclusion : qui au final sera le grand gagnant ? Qui bénéficiera le plus de la Grande Connaissance, comme nous l’avons appelée ?
— Je ne comprends pas. Nous avons tous intérêt à …
Le maître des Voleurs plissa des yeux et dit d’une voix un peu moqueuse :
— Tu vas réinventer les règles du jeu de ce monde, mon cher Vitz ! Crois-tu être le premier à te poser toutes ces questions, vraiment ? Je ne peux tout détailler à présent, mais sache que la Grande Connaissance une fois établie donnera peut-être un pouvoir certain à l’une des classes, ou pire encore, à l’une des races de notre univers. Tant que chacun d’entre nous conserve une partie de la vérité, de la réalité, personne ne peut espérer dominer les autres. Personne ne peut avoir la certitude qu’un élément essentiel ne lui manque et ne risque pas d’abolir rapidement son pouvoir. Nous nous neutralisons. A nous de parvenir les premiers à réunir les pièces manquantes de la Grande Connaissance.
Je reste éberlué. Pour la première fois, j’ai la sensation que d’autres, comme moi, se posent les mêmes questions.
— Pourquoi ne pas rester auprès de la Gardienne des âmes jusqu’à disposer de toutes les pièces manquantes ?
— Je te l’ai dit : elle rend ta mémoire contre ta vie. Que serait-ce la mémoire d’un mort ? Nous ne pouvons jouer pleinement son jeu. Ensuite, elle ne cède que les souvenirs qu’elle veut bien te donner. Dans l’ordre et la durée de son choix. Et comme il s’agit de tes souvenirs, elle te délivre une vision personnelle du monde. Selon ta naissance, tes origines, ces souvenirs ont plus ou moins d’intérêt pour la communauté. La plupart d’entre nous avons à notre première mort les mêmes sensations et les mêmes souvenirs. Si identiques parfois que certains sages doutent même de l’authenticité de ces images et soupçonnent la Gardienne des âmes de tous nous manipuler.
— Et si c’était le cas ? dis-je en me sentant d’un seul coup bien désarmé.
— Un voleur a dit : « quoi que tu voles, c’est précieux, sinon arrête de voler. » Personne n’a la réponse Vitz. Une secte de centaures est fermement convaincue de la malignité de la Gardienne des âmes. Ils vivent reclus dans les Hautes Herbes. N’agissent plus que pour obtenir à manger, défendre leur logis. En mille ans, ils n’ont rien changé à leur mode de vie. Nous, les voleurs, pensons le contraire, par principe, par hygiène de vie. Et nous avons, sur la même période, tellement peaufiné notre art, que même les guerriers armés de plaques craignent nos coups et notre colère.
— Elle m’a montré mon passé, elle m’a montré…
— Tes parents mourant et la mine. Ce sont les premières visions qu’elle nous rend. Peut-être pour nous inciter à rester, à vouloir en savoir plus et à oublier de protéger notre fil de vie.
— Est-ce un faux souvenir ?
— Certainement pas ! C’est l’événement qui a détruit la paix en notre monde. C’est l’invasion des Orcs, l’esclavagisme des races battues par ces chiens et la liberté obtenue de haute lutte. Cet événement est aujourd’hui connu et sa réalité prouvée par les nains de ton espèce. Des traces indubitables de ce passé ont été localisées. L’Ordre des Paladins a de surcroît confirmé les faits et présenté une version de l’histoire où ils jouent le rôle central des libérateurs, croyant ainsi rendre redevables les autres Ordres. C’est alors que la Gardienne des âmes nous a livré, à nous les voleurs, une version moins splendides. Nous nous sommes vus, camouflés, ouvrant la voie des Paladins en neutralisant les plus destructeurs des Hommes rats, seulement armés de nos dagues et nos armures de cuir. Les mages se sont vus couvrant les Paladins à coups de givre bloquant, ou de lames de feu ; les guerriers ont acquis la certitude d’avoir eux aussi payé un cher tribut à la délivrance des enfants… et je ne te parle pas des prêtres, des démonistes ou des druides ! Bref, les Paladins continuent d’élaborer ce mythe de la délivrance paladine mais ce sont les seules dupes ! Et chaque Ordre désormais se méfie des autres Ordres, en espérant le premier détenir la Grande Connaissance.
Le maître des voleurs reste silencieux un moment, comme absorbé par ses pensées.
— Vitz, maintenant tu dois progresser dans l’Ordre des voleurs. Personne ne peut rester assoupi dans une telle l’auberge. La Taverne du Départ porte bien son nom. A présent, tu dois poursuivre ta route. Suis moi !
Je le suis, sans discuter. Après tout, quel est mon choix ? Si je veux recouvrer mon passé, peut-être ma famille, parcourir le monde est la seule voie possible. Le ferais-je sans entrainement ? Les quelques jours passés dans cette vallée ensevelie sous la neige ont été un véritable cauchemar. Je sais que chaque pas effectué en ce monde ne peut se faire sans dague et sang à la main.
Alors, quand il sort de la taverne, la glace craque sous mes pas. Le Maître des voleurs se déplace sans bruit. J’ai froid, je crache une vapeur blanche et épaisse. Le maître semble à peine respirer. Seules ses narines laissent passer un très léger filet de vapeur. A l’observer, j’ai l’impression qu’il ne respire pas tout le temps, seulement quand son corps le réclame vraiment. Entre deux discussions, il parle peu, par bribes, juste pour le nécessaire. Quand nous approchons des groupes de voyageurs, je me retrouve seul. Il a mystérieusement disparu. Et quand le groupe est assez loin, le temps d’un battement de cils, je le retrouve à mes côtés, comme s’il ne m’avait jamais quitté.
— Il n’y a rien de magique là dedans, m’a-t-il assuré, lorsque je lui ai demandé comment il pouvait disparaître à sa guise. C’est l’art de l’abstraction de soi, pratiqué par tout voleur. Tu dois maîtriser cette technique pour réussir tes plus belles quêtes. Il te suffit de penser à ta propre absence pour ne plus imposer ta présence aux autres. Regarde ce sanglier à ta droite.
Ce disant, il disparaît de ma vue. Je le sens sourire. Je m’arrête. Le sanglier pousse de son groin une petite congère sous laquelle doit se trouver une racine qu’il affectionne. Il semble soudain plus qu’immobile, comme paralysé. Puis un jet de sang fuse de sa gorge. Il se retourne mais trop tard, le maître des voleurs lui inflige le coup de grâce. L’attaque n’a pas duré dix secondes. Je n’ai pas vu le maître frapper, à peine sa silhouette était distincte, comme un reflet dans l’air. Je suis stupéfait. Je m’approche. Il essuie l’une de ses dagues et la range dans un fourreau sous le bras. L’autre dague est logée dans un étui le long de sa cuisse.
— Tu vois, Vitz : les voleurs sont là sans être là. As-tu déjà ressenti cette sensation de ne pas totalement appartenir à ce monde ?
— Oui, presque continuellement.
Alors tu es bien de la classe des voleurs. Mais tu dois dominer cette sensation. Nous ne sommes jamais là où l’on nous attend. Nous mêmes ne sommes pas certains de notre propre présence. Le doute hante le voleur et il exploite ce soupçon à l’extrême, pour le communiquer aux autres et s’abstraire. Mais quand nous frappons, ajoute-il en sortant un coutelas à pointe arrondie, nous sommes cent pour cent présent, cent pour cent en notre victime. Crois-moi, elle le ressent. Et il dépèce l’animal, d’un geste sûr. En quelques minutes, le sanglier git sur la neige immaculée totalement écorché. Il sale la peau et la roule. Puis il me la tend :
— Tu en feras un renfort d’épaule. Quand nous serons arrivés, tu iras voir le maître des tanneurs.
— Où allons-nous ?
— A Dun Morogh. Mon village. Mais auparavant, un peu d’exercice. Tu vois ce sanglier, près de l’arbre à sauge ?
Je n’ose lui avouer qu’à mes yeux tous les arbres se valent. Son geste suffisamment précis me permet de repérer la bête. C’est un sanglier plus petit que celui qui git à mes pieds, dans une flaque de sang presque gelée. Mais il me paraît de belle taille et je devine ce que va dire le maître.
— Non, je ne le vois pas, réponds-je le plus sincèrement possible.
— Un voleur ne ment pas à un autre voleur, Vitz. Nous ne pouvons nous trahir les uns les autres. Le moindre voile sur la vérité est aussitôt perçu.
Sa voix est tranquille, sans reproche.
— Tu vas me rapporter sa peau, j’ai besoin d’une peau noir pour terminer une armure de cuir que l’on m’a commandée.
— Je ne peux pas. Il va me repérer.
— Abstrais-toi. Sois absent de toi-même. Oublie-toi. Marche vers-lui lentement, oublie le bruit de tes pas, évite même de laisser la trace de tes bottes sur la neige. Deviens transparent. Tu as forcément déjà fait ça lors des quêtes que t’ont données les questeurs du départ.
Surgit alors de ma mémoire la ripaille que les Hamdis faisaient d’un petit homme. Et moi, m’approchant, hypnotisé, totalement anéanti par ce spectacle épouvantable.
— Tu vois, dit le maître des voleurs, tu te dissipes. Je te vois à peine.
Je veux m’observer.
— Tu viens de penser à toi, dit le maître. Te voilà à nouveau solide comme ce sanglier qui t’attend… Concentre-toi sur lui. Fonds en lui. Imagine-toi ce qu’il pense, ressent, perçoit et arrange-toi pour faire partie de son inconscience.
Son discours me paraît abscond, trop philosophique pour être celui d’un homme d’action. Mais au fond de moi, je sais qu’il a raison et que ses mots sont l’exacte expression de ce qu’un voleur doit faire pour s’abstraire. J’observe la bête. Elle cherche sa pitance, chose difficile dans cette région constamment enneigée. Elle a développé un sens de l’odorat extrême. Il est évident qu’elle va me repérer. D’abord mon odeur imprègnera légèrement l’air. Puis, au fur et à mesure de mon approche, ses narines picoteront et lui signaleront ma venue. Il va se redresser. Ses petits yeux noirs, très myopes, scruteront les alentours. Au mieux serais-je pour lui une forme sombre, indistincte, une sorte de tronc d’arbre mort. Son ouïe, plus fine, cherchera à isoler mes bruits de pas des crissements de la forêt. Mon poids, plus lourd sur la neige, compactera la couche neigeuse dans un bruissement rythmé, et de plus en plus oppressant. Il émettra un grognement d’alerte, comme pour signaler à tous ses sens qu’il est absolument nécessaire d’identifier la menace certaine qui pèse sur lui. Je ne bougerai pas d’une once. J’attendrai patiemment qu’il se calme. Tout être gagné par la peur retrouve pour quelques secondes ses esprits, pour se rassurer, pour repousser l’angoisse d’une attaque meurtrière. Je sentirai son cœur battre. Je verrai le sang parcourir ses veines. Je pourrai palper un à un ses nerfs, comme les ramures d’une feuille, je visualiserai son réseau d’instincts, j’occuperai son esprit et lui imposerai une image de son environnement, un paysage vide, sans rien de nouveau, une peinture morte, un cliché de vie. Pendant ce temps, mes dagues pénètreront simultanément dans sa chair. L’une à droite visera précisément la carotide, qui cédera sous le fil ma lame. L’autre à gauche se logera dans le cœur entre deux battements. Et la vie suspendra son souffle. Ses poumons s’empliront de sang. La bête se sentira saisie, incapable de réagir correctement. Elle relèvera la tête, cherchera aveuglément à encorner son agresseur mais déjà le voile de sang noir recouvrira son iris. La bête s’éteindra.
Je reprends mon souffle. Je sens mon cœur battre contre ma poitrine. Je vois le sanglier étalé par terre, gisant dans son propre sang. La carotide laisse encore un flot mince s’échapper et imprégner la neige d’un rouge écarlate et fumant. Je suis victorieux. J’ai agi dans le futur, absent de mon présent. Je me sens bien, victorieux. A l’aide de ma dague, je commence à dépecer le corps du sanglier. Je suis maladroit et la peau part, se détache de la chair, en lambeaux. Je me dis que le maître n’en fera pas grand chose, au mieux une besace. Je le cherche des yeux et je l’aperçois à environ quatre-vingt mètres de moi. Il disparaît. Je souris, en me disant qu’il maîtrise parfaitement son art. Au même moment, je ressens une douleur aiguë au bas des reins. Quelque chose vient de me transpercer le dos. Je sens ma chair déchiquetée. Un grognement accompagne chaque coup. C’est un tigre de sabre. Tapis dans la neige, il a assisté à mon combat. Je lui ai sans doute disputé sa proie. A présent, il a fait de moi sa cible. Je n’ai aucun moyen de m’abstraire. La douleur est trop vive. Les coups pleuvent. Sans me retourner, je plante ma dague d’un coup arrière et effleure le flanc de l’animal. Le tigre est dans une rage folle. Son poids pèse sur mon corps. Affaibli par le précédent combat, je n’ai pas recouvré toute mon énergie et je m’écrase le buste en avant dans la neige. Mes narines s’emplissent de neige. Mes yeux au plus près du sol sont incapables de m’orienter. Deux coups de pattes me saisissent de part et d’autre. Mon souffle devient court, je vais céder à la douleur. A cet instant, le rugissement du tigre devient un râle d’animal blessé. J’entends le bruit métallique des dagues qui s’entrechoquent. L’animal n’exerce plus sa force contre moi. Je retourne et ai juste le temps d’apercevoir deux larges traits s’ouvrir sur le dos du tigre, qui s’écroule lourdement sur moi. Il est bien mort. Mon maître apparaît. Un rictus mauvais dessine sa bouche. Il regarde l’animal quelques secondes. La paix intérieure revient. Il exprime une sorte de compassion pour ce tigre vengeur. Puis il se tourne vers moi.
— Hardi, Vitz ! Quel combat ! Sortons nos couteaux et dépeçons ce tigre. C’est la petite fortune dont nous avions besoin. Une peau de tigre de sabre permet de faire une coiffe honorifique chez les humains, une drôle de tradition qui va nous permettre de nous concentrer ensuite sur ton apprentissage. Et nous…
Il ne termine pas sa phrase. Il s’agenouille contre moi et se saisit de ma figure à pleines mains. Il a l’air soudain dans un état second, l’air intrigué et heureux.
— Tes yeux, Vitz. Tes yeux !
— Quoi ?
Je passe une main sur mes yeux. Je ne sens rien de particulier.
— Tes yeux sont presque pleins !
— Pleins ?
— Oui. Lève-toi ! hurle-t-il en me tirant le bras, sans se soucier de mes blessures. Prends cette lame.
Il cherche aux alentours puis semble avoir trouvé ce qu’il cherchait.
— Vois cette pie-grièche, sur la branche.
Il me place son propre couteau de lancer en main. C’est une arme petite mais lourde, agréable à tenir. La lame est légèrement ondulée. Le manche est en ivoire scintillant, très court et parfaitement arrondi. Je ne comprends pas son excitation. Je parcours le paysage des yeux par précaution. L’odeur âcre du sang et les cris du combat ont fait taire la nature. A part cette petite pie-grièche inoffensive, aucun être vivant ne semble plus faire sa ronde aux alentours. C’est un petit oiseau au cou gris clair. Il a de petits mouvements de tête en saccade et nous observe la tête penchée en avant, l’œil bien brillant traversé d’un large bandeau noir luisant. Ses ailes rousses sont repliées, et sa petite queue noire pointe vers le bas pour garder l’équilibre sur cette petite branche, parcourue du frisson d’une bise incessante.
— Lance-là, reprend le maître voyant que je ne me décide à rien. Lance-là ! Tu as les yeux presque pleins, Vitz. Lance-là.
Il répète encore cette injonction trois ou quatre fois, de plus en bas, comme une prière. Sa voix s’apaise aussi et un sourire encore contracté parcourt son visage. Pourquoi tuerais-je ce petit oiseau ? Il essuie son bec noir contre la branche. Puis émets un petit son, rauque et très sec. Il ne me quitte plus des yeux. Il est en alerte. J’ai retourné le couteau et l’acier de la lame me réchauffe la main. Je regarde l’oiseau, petite pie-grièche, petite victime de deux voleurs fous, perdus au milieu d’une forêt ensevelie sous une neige épaisse et éternelle. Elle cligne de l’œil puis déplie lentement ses ailes, sa queue remonte au ciel et se développe comme un éventail. La lame a quitté ma main et tournoie en route vers sa cible. Elle fend l’air avec une précision remarquable, oscille à peine, et dessine une trajectoire légèrement courbe jusque l’oiseau. La pie-grièche a déplié entièrement ses ailes et ses muscles ont donné une impulsion supplémentaire à son corps. Ses petites pattes se sont à peine décrochées de la branche quand le couteau lui fend le corps. Elle s’écroule. Exactement au même moment, un rai de lumière transperce la voûte nuageuse du ciel et fond sur mon corps. Je suis parcouru par une onde d’énergie insupportable. Je me sens porté dans les airs, à quelques mètres du sol. Je ne peux rien faire. Mes jambes ne servent à rien, mes bras s’amollissent, ma tête rejetée en arrière ne voit plus rien qu’un feu intérieur qui me consume, puis m’enflamme et libère soudain mon esprit, lui confère une sorte de clairvoyance. Je vois mon passé, mon présent et mon futur. Je suis hors temps. Mes blessures disparaissent, cicatrisent instantanément là où des mois n’auraient pu en effacer la trace. Mon sang est comme revitalisé. Mes muscles épaississent et mes nerfs s’endurcissent. Je suis obligé de hurler d’un cri bestial, énergétique, titanesque. Je suis en apesanteur. Je ne suis plus moi-même, je suis un autre moi, plus sûr de lui, plus mature, plus expérimenté. Puis, aussi vite que cela est venu, tout redevient normal. Seul un écho encore perceptible de mon cri résonne dans la forêt. Le maître des voleurs a les yeux rivés sur moi. On peut lire sur son visage l’expression d’un bonheur envié. Le silence emplit l’air. Je me sens ragaillardi. A ma plus grande perplexité, je suis en pleine forme et même plus fort que jamais.
— Levelup, mon frère ! dit le maître.
— Levelup, lui réponds-je sans trop savoir quoi dire d’autre.
Voyant mon interrogation, il ajoute.
— Tu viens de vivre un passage d’expérience.
— Qu’est-ce donc ? C’est toi qui fais ça ?
— Par tous les diables voleurs, non ! C’est le choix des titans. C’est ce qu’on dit en tout cas.
— Les titans ?
— Ils ont fait le monde. On tient la connaissance de l’Ordre des Druides, qui l’ont prouvé ensuite par la découverte de la Tour aux Marches Millénaires. Un peu long à t’expliquer à présent, Vitz… Tu as franchi un passage d’expérience. Cela marque une étape dans ta vie.
— Une étape vers quoi ?
— Vers l’expérience absolue, qui te permet d’affronter plus vaillamment le monde. Te sens-tu plus fort ?
— Oui.
— Plus apte à la condition de voleur ?
— Je ne peux dire le contraire. Je me sens plus sûr de moi. Mais mes questions demeurent…
— Elles vont te hanter encore très longtemps. Les plus vieux frères d’armes que nous ayons ont franchi plus de quatre-vingt fois le passage. Imagine que même Haagar aux Mains Nues avoue continuer à ne pas toujours savoir dans quel monde se joue cette grande partie de cache-cache avec nos origines. En attendant, ne te pose plus de questions sur le sens des quêtes. Elles ne servent qu’à accélérer la venue de notre passage d’expérience. Te voici prêt, Vitz, à recevoir le meilleur des enseignements.
— Je suis prêt, dis-je malgré moi, un peu pris au jeu.
— Et d’abord, le premier de tous. Ensuite, nous continuerons notre route.
— Je suis prêt, je suis prêt, répété-je.
— Alors, écoute-moi bien : rends-moi mon couteau de lancer.
[...] Juste terminé. A remanier sans doute. Se lit ici. [...]
Waouhhhhh mais on a un écrivain dans la guilde !
La suite !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!