I. Naissance.
Il fait froid. Qu’est-ce que je fais là, dans la neige ? Que font ces gens autour de moi ? Debouts, immobiles, l’air de m’attendre, les yeux rivés vers moi. Ils sont petits, râblés, armés. Et que dois-je faire ? Qu’attendent-ils de moi ? J’hésite à m’approcher. J’ai le reflexe bizarre d’observer d’abord. Mais personne ne bouge. Ils sont là et ne font aucun pas. Ils balancent leurs épaules, chaloupent sur leurs pieds. Peut-être transis de froid. Il y a de tout évidence des soldats. Ils ont dégainé leur épée ou leur hallebarde. Leur uniforme est d’un vert tendre, presque pacifique. Il y a aussi des civils, sans arme apparemment.
Un bruit sourd fond sur moi. Une jeune femme de moitié ma taille, les cheveux violacés, surgit et me bouscule pour prendre ma place. Je vais lui apprendre… Mais aussitôt un autre petit homme sort du néant, son corps transparent, puis de plus en plus solide. Il va la défendre. Il va m’attaquer. Mais non, il fond sur un civil. Lui parle quelques secondes et part en courant. Je l’observe. Il fonce vers la clairière derrière moi.
Je n’en crois pas mes yeux. Des centaines de loup rodent, tournent en rond et nous regardent sans trop oser approcher. Le vent souffle. La brise apporte soudain une odeur âcre, l’odeur du sang. C’est un véritable carnage. C’est le sang mêlé des loups et des hommes. Que font-ils à s’attendre les uns et les autres. Mais qui suis-je ? Dans quel monde suis-je tombé ?
Je me sens fort, je me sens novice aussi. J’ai un nœud à l’estomac. La petite femme part elle aussi à l’assaut des loups voraces. Elle leur lance des boules de feu ! C’est un cauchemar, je vais m’éveiller. Ca ne peut se faire. Elle attaque sans pause. Un loup semble plus tenace que les autres. Il a l’air fort et assoiffé de sang. Il plonge ses crocs dans son bras. Elle se débat. Recule. Tente de fuir. Elle tombe dans la neige. Le loup fond sur elle. Dans un effort incroyable, elle se redresse et lui lance un jet de feu qui fait crépiter le pelage du loup. La bête s’écroule. Couverte de sang, elle revient vers l’homme qui attend. Il tape de mains, crie, vocifère. Un trait lumineux descend du ciel et l’englobe. Elle est comme portée dans les airs. Elle me regarde, l’air vainqueur.
— Qu’est-ce que tu attends ? me lance-t-elle.
Je ne sais pas quoi répondre. Je suis tellement abasourdi. Elle rit.
— Tu es un noub ! C’est ça.
Ses yeux percent mon esprit.
— Je ne sais pas, réponds-je. Où sommes-nous ? qu’est-ce qui se passe ici ? Qui sont ces gens ? Que veulent-ils ? Et ces loups ? Et tout ce sang versé, mêlé. Est-ce la guerre ?
Elle éclate d’un rire long et pointu. Elle laisse passer quelques secondes. Sa bouche entr’ouverte laisse passer son haleine franche qui se condense par le froid.
— Un vrai noub ! Ne te pose pas tant de questions maintenant. Les réponses viendront petit à petit. Avance sur le chemin, progresse et devient fort, si fort que tu surpasseras les guerriers de la Horde.
Je me souviens alors. Comme un vague souvenir. Ma peau est parcourue de frisson : je suis là pour combattre les guerriers de la Horde. Des images atroces passent devant mes yeux. Les récits de mes parents ! Qui sont mes parents ? Où sont-ils ? Ai-je encore des parents, des frères ou des sœurs ? Qui sont mes amis ?
Des dizaines d’êtres comme moi sont apparus exactement là où j’ai pris conscience de mon existence. Tous ou presque ont foncé, sans un mot, tourné en tout sens puis sont venus voir cet homme habillé de peaux. Il me regarde, me fixe depuis que je suis arrivé. Son regard se détache du mien seulement pour donner à tous ces nouveaux venus une consigne, qu’ils exécutent sans broncher, sans contester. Il attend que je vienne le voir. Sans impatience, il sait que je vais m’approcher et recevoir de lui la consigne. Je l’ai d’ailleurs devinée : tuer ces loups rôdeurs. Tuer ou me faire tuer. Et revenir le voir, les mains tachées de sang, mon sang mêlé à celui des bêtes.
Je m’approche. De toute façon, il n’y a guère de solution : suivre l’un des chemins parcourus par des gardes dont je ne sais même pas la mission. Vont-ils me tuer ? M’emprisonner ? L’homme aux habits de peau semble presque amical. Et tout le monde va le voir. Peut-être me donnera-t-il les clés de mon destin. Je me mets à courir. Pourquoi faut-il courir. Tout le monde court. C’est notre marche à nous, les tueurs de loups. Il sourit et plisse les yeux au fur et à mesure que mes pas me guident jusque lui. Je suis campé face à cet homme robuste, aussi fort que moi, peut-être plus. Il me dévisage lentement, puis prend le temps de passer d’un œil expert mes vêtements. Il éclate d’un rire sonore :
— Pauvre type, tu ne vas faire de vieux os ici dans un tel accoutrement. Tu es vêtu comme une paysanne.
— Je ne te permets pas, lui lancé-je, alors que la colère et l’humiliation m’envahissent.
— Veux-tu un duel ? me répond-il d’un ton si dominateur que je ne puis que baisser les yeux, comme un élève devant son maître. D’où es-tu pour être si véhément ? Que crois-tu savoir de ce monde ? de notre monde ?
— Votre monde, justement, je ne veux pas le connaître, je veux m’en retourner.
— Hum… te retourner au néant… Les loups pourraient le faire. Notre monde est désormais le tien. Tu n’as rien à toi, ni passé, ni présent. Tu es rien, pour tout dire.
— Je te laisserai pas ! dis-je les dents serrées prêt à bondir.
Mais l’homme réagit plus vite que moi. Du plat de la main, il me pousse si violemment que je me retrouve assis par terre, l’épaule presque démise.
— Silence ! rugit-il. Ou je fais le travail des loups. Tu n’es libre que de nous écouter, suivre nos envies et exécuter nos ordres si tu veux avoir la moindre chance de vivre plus d’une heure dans ce qui est désormais et pour toujours ton monde.
Je le regarde l’air ahuri. En quelques mots, il vient de faire de moi une sorte de soldat à son service. Les autres personnes de son groupe me regardent lèvres plissées, pour les uns signe d’amusement et pour les autres de réprobation. Je me relève.
— Et que devrais-je faire alors ? dis-je en frottant l’épaule.
— Mettre des gants, me répond-il d’un ton sec et sûr. Et vite, car le froid ce soir t’aura sans doute fait perdre plus d’un doigt.
Il dit vrai. Je m’en aperçois maintenant, mon corps est gelé. Vêtu d’un simple gilet sans manche en tissus miteux, d’un pantalon presque en lambeaux, la bise qui commence à souffler et geler les monticules de neige ne me laissera guère de chance.
— J’ai bien quelque chose pour toi, reprend-il en fouillant dans sa besace en cuir. Regarde !
Il brandit une paire de gants, au cuir épais. Sans doute peu agréable à porter, les coutures réalisées avec un fil grossier, ces gants suffiraient néanmoins à m’isoler des morsures du froid.
— Combien ? lui dis-je.
— Combien ! Mais tu n’as pas un sous en poche ! Et si j’étais marchand, comme l’autre là-bas, me dit-il en pointant ostensiblement du doigt un marchand planqué sous un auvent rouge de sa carriole, je ne te ferais pas confiance.
— Pourquoi ?
— Pourquoi, dit-il en plaçant adroitement un crachas sur ma botte élimée. Tu verras bien. Tu fais partie de ceux dont on a besoin mais qu’on réprouve. Tu es un…
Il n’a pas le temps de finir sa phrase. Un petit être, moitié moins grand que moi, vient de se jeter à ses pieds en l’implorant :
— J’ai fini ! J’ai réussi ! Dix, j’en ai dix, maître tailleur de gants.
Il sort de son sac dix morceaux de viande ensanglantée, qu’il laisse choir sur la neige. A présent, il attend sa récompense, mais le tailleur regarde la viande avec mépris et dit :
— Tu me crois aveugle. Tu crois que je ne vois pas que tes dix petits morceaux proviennent du même loup. Tu es un noub. Repars en chasse.
Et il repousse le petit homme d’un coup de botte lourd et puissant. Le petit homme geint et s’écroule la figure la première dans la neige. Il pleure comme un petit enfant pris en faute.
— Pardon maître tailleur de gants. Pardon ! J’ai froid, offre moi ces gants et je te porterais vingt morceaux de loups. Par pitié, j’ai froid.
Le maître tailleur regarde l’homme à terre puis m’observe du coin de l’œil.
— Vois-tu, me dit-il en fixant son serviteur à bout de souffle, les gnomes guerriers, c’est toujours comme ça. Ils font plus tard montre de tant de prétention ! Mais quand ils apparaissent dans notre monde, ils valent moins qu’un Hamdi.
En même temps que ses derniers mots, il sors de son fourreau un dépeçoir immense qu’il place juste sur la carotide du gnome.
— Repars, je t’ai dit. Je me fous de tes marchandages. Tu les feras à l’hôtel des ventes. Ici, c’est moi qui dirige et je t’ordonne de me rapporter dix morceaux de viande de loup, si tu ne veux pas, cette nuit, voir tes mains se détacher de tes bras comme une pomme mûre de son arbre.
Ses mots sonnent juste et me rappellent que je suis dans la même situation que ce gnome guerrier. Sans gant, je suis certain de finir comme un mendiant impotent.
— Donne-moi une arme, lui dis-je. Et je te rapporte cette viande.
Le maître tailleur s’éclaffe alors en se tenant le ventre théâtralement.
— Mais décidemment, tu es le pire noub que j’aie jamais vu. Tu as une arme. Et si tu ne l’as pas remarqué, tu as aussi une hache fixée à ton dos, et un fourre-tout. Et j’irai même plus loin, ajoute-t-il face à mon étonnement en séparant bien chaque mot, tu sais tuer les loups. Va !
Comme porté par son ton, je me lance à pas de course vers la meute. Les loups n’ont de cesse de trottiner. La tête enfoncée entre les épaules, prêts à bondir, ils m’observent. J’ai l’impression qu’ils savent pourquoi je viens. La clairière pue la charogne. Des cadavres de bêtes dépecées sont laissés à l’abandon. Chaque loup mort est à peine touché : il n’a qu’un trou béant sur la cuisse, celle laissée par tous les missionnaires du maître tailleur de gants. Un morceau par loup, pas un de plus. Je dégaine ma dague. Je la range et préfère ma hache. Je choisis un loup qui s’approche de moi et qui porte sur moi un regard mauvais. Il est blessé. Parfait pour une première victime. Peut-être vais-je en réchapper. Je lève ma hache au-dessus de ma tête d’instinct, prêt à la lancer sur la bête, quand je découvre à mes pieds, presque entièrement recouvert de flocons cristallins un petit gnome guerrier qui implorait tout à l’heure le maître tailleur de gants. Je reste pantois. Ses yeux ne sont pas fermés. Il a l’air presque heureux d’être mort, comme si cela avait été finalement une peine moins lourde à porter que de servir ce maître intransigeant.
Ne sachant plus quoi penser, je m’assied quelques minutes. Que fais-je ici ? Où suis-je ? Pourquoi devrais-je combattre ces loups ? Et puis, une bourrasque de vent me ramène à la réalité du monde invraisemblable dans lequel je viens de plonger. Il me faut ces gants. Il me faut ces loups. Il me faut leur chair.
Je hurle à m’époumoner sur le loup qui aussitôt, en quelques foulées est déjà prêt à bondir sur moi. Je sors ma dague est lui assène un coup furieux dans le flanc en même temps qu’il plante ses crocs dans mon avant-bras gauche, que j’avais placé comme un bouclier de pacotille. Je hurle à nouveau mais non plus de bravoure. Une douleur indicible parcoure mon bras puis mon épaule. Ses crocs sont si enfoncés dans ma chair que mon sang gicle comme l’eau d’une fontaine. Par pur réflexe, je lui assène sans viser une série de coup de dague de la main droite, libre de tout mouvement. Il ne lâche pas, il tire sur mon bras comme pour l’arracher. Je glisse dans la neige et tombe en avant sur le cadavre du petit gnome. Horrifié, je me redresse et plante la lame de ma dague avec tant de force que le manche et ma main finissent dans le ventre de la bête. Elle me fixe alors avec tant de colère que je me crois fini. Elle me fixe encore, ne relâche pas sa prise mais ne fait plus aucun mouvement. Quelques secondes passent. Je finis pas comprendre que la bête est morte, la gueule serrée sur mon bras. Je retire ma dague de son corps et attrape la mâchoire supérieure du loup. Mon bras est enfin libre. Je n’en crois pas mes yeux. Le combat a peut-être duré quelques secondes, une minute au plus. Pris d’un réflexe de vautour, je tranche la cuisse de la bête et lui retire un bon kilo de viande. Je m’aperçois alors que le loup porte autour du cou un morceau de tissus que je retire. C’est un gilet, sans doute pris à l’un des nombreux combattants. Je n’ai rien pour panser ma plaie. Je décide de découper un morceau de peau du loup. Mon geste est maladroit. Je n’en retire qu’une peau détruite. Je l’enroule autour de mon bras. A défaut de le guérir, elle fera office de bouclier. J’enfile le gilet. J’ai moins froid. Encore neufs loups.
J’ai les mains rouges de sang. Mes avant-bras sont devenus insensibles à toute morsure. Mes nerfs sont sans doute coupés à plusieurs endroits, à moins que ça ne soit dû à une sorte de lassitude. Approcher. Frapper. Frapper juste. Méthodiquement. Presque sans émotion, presque professionnellement. Puis couper, dépecer et retirer ce cuissot de loup. C’est le septième. Une louve sans doute, les mamelles ruisselant de lait. Ses louveteaux pourront l’attendre longtemps ce soir, dans leur terrier, ils ne verront que la bise siffler un air lugubre et mortuaire. J’ai un réflexe. Je ne me serais jamais cru capable de cela. Mais que sais-je vraiment de moi ? Je m’approche de l’une de ses mamelles et je tète. Un lait épais et encore chaud inonde ma bouche. Je m’écœure à piller le lait nourricier de cette bête. Pourtant, elle ne m’aurait laissé aucune chance si ma dague ne lui avait transpercé le cœur d’un coup sec et déterminé. Parce que, à présent, je suis décidé à survivre et l’envie de tuer m’emplit.
Un petit lapin galope d’une dune de neige à l’autre. Le pelage noir et marron, il est tranquille, ignorant tout de la guerre triviale que se livrent les loups et les hommes. Sans crainte, il s’approche de moi. Il est maintenant à moins d’un mètre. Sait-il que je peux le transpercer d’un seul coup de dague ? Vient-il se pelotonner contre moi ? Je n’en ai que faire, je laisse ma dague faire la besogne. D’un coup précis, le regard encore hagard de mon dernier combat, je m’accorde une sorte de plaisir malsain : ma dague tombe sur lui presque verticalement et le clou à la neige. Il me regarde. Je vois sa respiration s’accélérer, il ne peut rien faire. Il est paralysé. Puis ses paupières s’abaissent et après un râle, la petite bête meurt. Çe ne me fait aucun effet. Je le dépouille ensuite de sa peau et la glisse dans mon fourre-tout. Le lapin écorché git dans la neige. Je reprends une gorgée de lait aux mamelles de ma louve et prépare ma prochaine attaque.
Le huitième loup est arrivé sans que je puisse rien faire. A peine debout, ses crocs m’ont déchiré le dos, comme trois ou quatre poignards auraient pu le faire. Sa gueule béante n’a pas eu le temps de se fermer sur ma nuque. Mais son souffle chaud sème encore en moi des sensations mêlées de crainte et d’horreur. Ma hache s’est plantée droite comme un i sur son crâne. Presque sans effet : il a couiné puis m’a désarmé d’un coup de gueule savant. C’est un tueur, le chef d’une meute infinie. Autour d’autres loups grognent à présent et mon tour est venu. Un louveteau, peut-être son fils, veut prendre le relais et se jette sur moi. Le chef de meute plisse les yeux et cesse ses attaques. Il a décidé de s’offrir un spectacle. Ma mort a-t-elle un sens pour lui ? Le louveteau soigne ses grognements mais il est à l’image de ses frères, prévisibles. Je lui assène ma dague sous la gorge et remonte jusque sa mâchoire. Un jet de sang fait fondre la neige. Il s’écroule.
Je suis pris de frissons. J’ai froid et soudain un halo de lumière enveloppe mon corps. Je me sens porté par deux mains invisibles. Je retrouve mes esprits, une forme d’assurance. Je n’éprouve plus aucune fatigue. J’ai comme passé une étape.
Les loups ont comme par réflexe reculé. Le chef de meute grogne et sa voix est méfiante, presque craintive. Je le fixe, ma hache bien en main, ma dague à la ceinture. Je sais déjà comment il mourra. Je pousse un cri strident malgré moi. Tous les loups s’enfuient. Et je me rue sur le chef de meute. Le combat est long, trop long pour l’animal dont les yeux expriment l’incompréhension et la défaite.
Il est mort. Deux louveteaux tentent de le venger ensemble mais j’agis désormais avec un sens aigu du combat. Ma frappe est implacable et les petits loups s’écroulent presque en même temps. Je les dépèce en premier et m’attaque au chef de meute. Il a autour du coup un collier auquel pend une gaine de tissus. A l’intérieur, je découvre une arme ornée d’une tête cornue. L’arme luit dans la nuit. Je décide de retourner vers le maître tailleur.
Je m’approche et me pose face à lui. Je le fixe. Ses yeux n’expriment rien. On dirait qu’il ne me reconnaît pas. Je lui jette la viande sur les pieds.
— Et alors ? me dit-il. Tu crois vraiment m’impressionner ? Des milliers d’autres toi m’ont déjà remis leur besace de cette manière.
Je me sens un peu bête soudain. Et puis par jeu, je lui dis :
— Tu me dois une paire de gants. Donne-la moi et laisse-moi.
— Ha ! comme tu es présomptueux ! Les voilà, tes gants. Réchauffe-toi les mains… pendant que tes pieds gèlent…
Et le maître tailleur part dans un rire rocailleux et sans fin. J’enfile vite ces peaux rugueuses. Je sais qu’il a raison. Au fur et à mesure que mes mains recouvrent un peu de chaleur, je sens le froid fondre sur mes pieds. Mes orteils… Je suis pris de panique : je sens dans ma chausse comme un bloc détaché. Le maître tailleur lit mes pensées et redouble de rire.
— Si tu veux, j’ai ça.
Et il sort de son sac une paire de superbe bottes ouvragées, au cuir épais et couvert d’un pelage brun et chaleureux. Je n’hésite pas, je lui tends l’arme que j’ai volée au chef de meute.
— Prends-là. En échange de ces bottes.
Le maître tailleur plisse les yeux. Il paraît me jouer un bon tour et y prendre plaisir. Il ne jette pas même un œil sur l’arme.
— La dague d’Orcrash. Bel objet. Vue cent-trois fois aujourd’hui. Je ne suis pas ferrailleur. Si tu veux ces bottes, je te propose un marché. Repars aux loups et apporte-moi douze crocs de loups gris. Pas n’importe lesquels, entends-tu, des crocs loups gris.
Mon esprit vacille. Je me sens pris comme dans une nasse. Je le déteste. J’ai envie de le planter, là, sur le champ. Mais il a déjà saisi mon poignet. Il le sert si fort que je ne peux m’empêcher de pousser un cri. Ses yeux ont durci et ses paroles sont sans ambigüité.
— Essaie ça une fois… Une fois, ce sera comme un jour de plaisir pour moi. Et je te ferai connaître la Dame Blanche.
Je ne lui demande rien sur la Dame Blanche. Il me lâche. Mais je me sens épuisé et dépendre de cet être empli de sadisme m’est insupportable. Je me tourne vers la carriole où deux marchands attendent les yeux dans le vague.
— Bonjour mon ami ! Venez faire une bonne affaire !
J’observe le marchand. Il n’a pas l’air moqueur mais il est comme hypnotisé. Il ne me quitte pas des yeux mais semble regarder au delà de mon corps. Je me sens comme transparent.
— Combien pour ce jambon ?
— Un excellent choix ! Une viande première ! De l’ours gris des montagnes qui vous redonnera santé et réflexe.
Puis, après un bref silence, il ajoute :
— Pourvu que vous le mangiez à temps !
— Combien pour ce jambon, lui dis-je, agacé par son boniment.
— Son prix est sur l’étiquette, me répond-il l’air presque étonné de ma question. Je ne parle pas argent. Je vends, j’achète, un point c’est tout !
Sur un morceau d’étoffe, je discerne en effet un prix, tracé au charbon. Dix pièces d’argent. Ma fortune en poche s’élève en tout et pour tout à cinquante pièces de cuivre.
— Et pour ça, lui dis-je en tendant ma poignée de pièces. Peux-tu me vendre une tranche ?
Il me regarde l’air ennuyé. Il se tourne vers son acolyte qui ne se départ pas de son regard perdu dans le vague.
— Le prix est sur l’étiquette, lance-t-il.
— Je l’ai vu ton prix, mais je n’ai pas assez. Vends-moi pour cinquante pièces de cuivre.
— Je ne parle pas argent. Je vends, j’achète, un point… c’est tout !
Je suis las. Je suis dans un monde de fous. Inhumain à souhait. J’ai la certitude d’avoir vécu ailleurs avant. Il faut que je ramasse mes souvenirs, reconstruise le puzzle et quitte ce monde absurde.
Je lui tends ma dague.
— Prends-là et en échange donne-moi ce jambon et ces bottes.
Elles sont moins belles et sans doute moins confortables que celles du maître tailleur mais m’éviteront au moins de repartir à l’assaut des loups. Le marchand me regarde l’air contrarié.
— C’est que c’est un bel objet ! Et qu’un autre marchand, au delà des collines, vend cinq pièces d’or…
— Très bien, il est à toi.
— Mais je ne peux. Je ne peux.
— Tu ne peux ? Comment ça ?
— Je ne peux, cette dague est tienne. Cette dague est tienne…
Il a l’air à présent apeuré, comme s’il était en train de commettre une faute impardonnable.
— Je te la vends. Tu vends et tu achètes, m’as-tu dit. Je te vends cette dague, qui est mienne, mais je m’en sépare, contre ce jambon, et ces bottes.
— Je ne peux, je ne peux. Cette dague est tienne.
Pris d’un accès de rage, j’attrape le marchand par le paletot et lui dit en détachant chacune de mes syllabes :
— Je te vends cette dague contre ce jambon et ces bottes. Tu comprends ? Je te vends cette dague.
Le bonhomme se débat et s’agite. Des gardes au loin observent la scène. Je le lâche de peur de trop attirer leur attention.
— Je ne peux, je ne peux. Elle est tienne. Un marchand ne peut acheter un objet qui est lié.
— Lié ?
— Il est tien. C’est à toi, seulement à toi ! Personne n’en voudra. C’est une dague, de belle valeur mais pas un marchand ne te l’achètera. C’est dans l’ordre du monde. Elle est tienne.
Je n’insiste pas. Je me sens bête face à ce marchand juriste, si instruit des lois de cet univers. Je me tourne vers le maître tailleur. Il n’a pas bougé de place. Comme personne sur cette place naturelle, recouverte d’une neige parfaite. Je reviens sur mes pas, déjà effacés de cette neige lisse. Je me plante face au maître tailleur.
— D’accord, va pour tes crocs, mais tiens ta parole.
— Elle n’en sera que plus à craindre quand tu reviendras, rit-il. Si tu reviens.
L’expédition est d’une facilité déconcertante. Les loups tombent un à un comme des pantins. C’est l’arrachage qui est le plus pénible. Les crocs sont acérés et tranchants et les saisir exigent une technique que je n’ai pas encore et qui entrainent de nombreuses coupures. Même morts, ces loups déchiquettent les mains. Il me faut bien plus que vingt loups pour parvenir à rassembler les crocs, parfois parfaitement insaisissables.
Il me reste un croc à trouver, lorsque je vois un petit homme encerclé par trois loups gris, l’air vorace et définitivement assassins. Il pousse une sorte de gémissement à temps régulier, comme une respiration. Il frappe dur, reprend son souffle et lâche à nouveau sa massue sur le crane d’un loup, qui couine puis mord. On dirait un combat de théâtre et, bien que ce petit homme soit mal en point, j’observe sans prendre la décision d’aller le sauver. Il ne reste plus qu’un loup en vie mais le petit homme ne lui survivra pas si je me cantonne au rôle de témoin. Alors, je m’avance et d’un seul coup de ma nouvelle arme, j’abats le loup. Un temps passe où tout semble en arrêt. On entend seulement la bise et au loin le hurlement d’autres loups. Le petit homme semble reprendre vie petit à petit. Il ne me jette même pas un œil et part en gémissant, sur un air désespéré et atone. J’hésite à le suivre mais ma curiosité est trop fort. Peut-être va-t-il me donner l’une des clefs de cet univers absurde ? Nous marchons longtemps à travers la forêt de pins. Nos pieds crissent sous la neige. J’ai ajouté une épaisseur de peau de loups autour de mes pieds, qui s’enfoncent toujours plus profondément dans la neige. Le petit homme ne se retourne jamais. Je suis sûr qu’il m’entend. Parfois, seulement quelques mètres nous séparent. La nuit est tombée. Il fait noir, une opacité épaisse et enveloppante qui ne rassurerait personne. Je regarde le chemin parcouru. Me traces de pas disparaissent de la neige qui semble douée d’une faculté d’oubli de ceux qui la foule. Mes pas se dissolve ainsi d’un seul coup, sans qu’il neige, sans qu’il vente, le creux de mes pas disparaît tout simplement, au bout de quelques minutes. Impossible pour moi de retrouver ainsi mon chemin. Il faudra que je me fie à mon flair.
Le petit homme s’approche d’un groupe de semblables. Ils poussent comme lui ce gémissement long et désespéré. Je marque un arrêt car leur nombre ne m’assurerait sans doute pas la victoire. Sans que je sache comment, j’ai décidé de changer de comportement : à pas lent et secret, je progresse sans faire aucun bruit. Je me sais presque invisible. La neige ne marque même plus mon passage. Je sais agir en silence. Je ne l’avais jamais fait avant mais je sais que cela m’est inné. Le groupe n’est plus qu’à quelques mètres de moi et je peux précisément voir à quoi ils se sont attelés. Et cela me glace d’effroi. Ce qui semble être le chef du groupe tient dans la main un pic tranchant qu’il brandit quelques secondes et abat violemment sur le corps sans vie de l’un des miens. Je comprends avec horreur qu’ils le dépècent ! Je ne peux détacher les yeux de ce spectacle d’horreur.
Je suis sur le point d’intervenir quand l’un des membres du groupe plonge ses mains dans le amas de chairs meurtries et en sort un os longiligne en poussant encore et toujours ce cri lancinant. Puis, après avoir lentement observé l’os, il l’abat sur le crâne de son voisin, qui s’écroule. A pas secrets, je me suis approché et je profite de cet instant pour assommer le chef du groupe. Face à moi, les deux petits êtres réagissent très violemment. Leur massue, faite des os de mes semblables, est d’une dureté inimaginable. Je reste étourdi quelques secondes pendant que les coups pleuvent. Quand je retrouve mes esprits, des flammes bleues dévorent le corps de mes assaillants. L’un d’eux s’écroulent alors que l’autre se détourne de moi et amorce quelques pas. En vain, ses pieds sont figés dans un bloc de glace soudainement apparu.
— Sales Hamdi ! Vous le paierez cher ! lance une voix claire et menaçante.
Et les éclairs givrants pleuvent, alternés de boules de feu. Je me retourne et aperçoit la petite femme à l’origine de tout ce tumulte. Elle est comme possédée. Elle ne leur laisse aucune chance et me place en position de simple spectateur. Quelques secondes plus tard, les Hamdis sont tous gisants. Elle s’assoit alors et sort de sa besace une gourde qu’elle porte aussitôt à ses lèvres. Je m’approche et elle me jette un œil presque méprisant.
— Merci, lui dis-je, ne sachant quoi ajouter d’autre, intimidé par tant de puissance.
— Je me demandais quand tu les attaquerais, au lieu de les regarder faire. Tu es quoi au juste pour être si lent à détruire cette vermine qui pullule sur nos terres ?
— Je ne savais pas qu’il s’agissait de… vermine. Je les ai pris pour des êtres semblables à nous, ils…
— Semblables à nous ! trancha-t-elle. Des bêtes, oui, cannibales, dévoreurs, pestes à deux pattes, horreurs possédées… tout ce que tu veux mais pas semblables à nous !
— Je ne savais pas. C’est la première fois que…
— Noub ! C’est ça. Je me disais aussi. A ta façon de combattre, je l’avais deviné.
Puis elle se lève, approche chaque cadavre d’Hamdis et dépouille les corps de tous les objets qui lui semblent avoir quelque valeur. Elle m’indique le dernier corps :
— Celui-ci est à toi. Prends ce que tu veux, je me servirai après.
Je n’ose pas la contredire. Elle à l’autorité d’un être ayant vécu beaucoup d’heures dans ce monde mystérieux. Je retourne le corps du Hamdi. C’est celui que j’ai sauvé des loups quelques heures plus tôt. Il a les yeux ouverts, largement inexpressifs. Je prends le temps d’observer son visage. Il n’est de tout évidence pas de mon espèce. Une sorte de cousin, ou de déviance…
— Que sont les Hamdis ?
— Tu ne le sais pas ? Le maître des tailleurs ne te l’a pas dit ?
— Non, il m’a demandé de lui rapporter des crocs de loups, pas un mot sur ces êtres…
— Ha ! Tu en es aux crocs… Tu débutes vraiment. Les Hamdis sont nos ennemis après avoir été nos frères. Ils sont la part infâme de chacun d’entre nous. A chaque fois que l’un de nous naît, un Hamdi prend vie. Ils sont maudits. Ils sont pourris. Il faut les éliminer avant qu’ils ne nous détruisent tous.
Une parole m’a laissé perplexe.
— Le maître des tailleurs va me demander d’aller tuer des Hamdis ?
— Mais oui ! et plus d’une fois ! Ce sera l’objet de tes prochaines quêtes. Allez, d’ailleurs, je vais lui rendre la mienne. Il m’a promis une cape d’intelligence et nous les mages en avons bien besoin.
— Vous les mages… Tu es mage ?
— Ha mais toi, tu es le Noub parfait ! dit-elle en partant dans un grand éclat de rire. Oui, je suis mage, cher voleur.
Je sens une vague d’émotion intense m’envahir. Elle sait qui je suis.
— Je suis un voleur ?
— Qui d’autre pour rester à quelques pas de l’ennemi sans se faire surprendre ? Il n’y a que les voleurs pour faire cela. Oui, tu es voleur, sans nul doute. Voleur et Noub !
Elle range sa besace, ramasse son bâton et me regarde avant d’ajouter :
— Tu as fini de ramasser tes crocs ?
— Non, il m’en manque deux.
— Viens, dit-elle. Groupons-nous !
J’entends alors ses paroles sans que ses lèvres remuent. Elle voit ma stupeur.
Tu ne t’es jamais groupé, je parie.
— Oui. Jamais, dis-je.
Tu n’es plus obligé de parler. Il te suffit de focaliser ta pensée vers moi.
J’essaie.
Tu vois…
— C’est incroyable !
Noub…
Noub ?
Noubs sont les gens comme toi, ignorants même leur état, leur métier, leur race ou leur classe. Nous avons tous été Noub. Et puis, un jour, on cesse de s’interroger.
Comment est-ce possible ? Ne pas se demander qui on est …
C’est passer de la survie à la vie. Tu verras, toi aussi tu feras ce choix. Suis-moi, je veux rentrer à l’auberge. Faisons vite.
Je la suis. Elle s’approche des loups sans crainte. Et je découvre comment un mage combat. C’est tout bonnement incroyable. De ses mains surgissent des langues de feu ou de glace, de sa bouche des mots issus d’une langue ancienne, incompréhensible mais redoutable, de son bâton des salves d’éclairs imparables. Les loups tombent sans pouvoir la toucher. Je récupère les crocs rapidement. Elle m’attend à peine. Parfois, je ne vois d’elle qu’une lueur bleue. Mais je l’entends toujours clairement en moi.
Tu vois, l’auberge est là. Toi, va voir le maître des Tailleurs. Et cesse de te poser des questions. Prends ce monde à bras le corps.
Je vais essayer.
Essayer n’est rien. Essayer, c’est échouer à coup sûr. Je te laisse.
Je sens sa présence se détacher de moi. Je voudrais bien lui dire merci mais j’ai beau penser à elle, ça ne suffit pas.
Au fait, je suis Lilya. Je te mets dans mes amis.
Je ne saisis pas tout.
Merci, Lilya. Je suis…Vitz !
J’ai prononcé ce nom sans le vouloir, sans le savoir. Je ne me connaissais pas quelques secondes plus tôt.
Vitz… Hé bien Vitz, à bientôt peut-être…
Cette rencontre restera gravée en moi. Alya m’a appris plus que personne, plus qu’aucun maître ne pourra jamais le faire. Grâce à elle, j’ai un nom, une classe et j’ai compris que le maître des tailleurs n’est rien d’autre qu’un donneur de quêtes.
Quand je m’approche de lui, d’ailleurs, je n’éprouve plus la même crainte. Ni le même intérêt. Sans dire un mot, je lui tend les crocs de loups. Il me regarde, laisse échapper un hourra convenu et me tend une paire de bottes que je m’empresse d’enfiler. Il me propose d’aller venger notre espèce des harcèlements des Hamdis. J’accepte. Je commence ma vraie vie.
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