Chapitre 3
J’arrête là. Tout ça est sans rapport avec cette chose. Ou plutôt si, c’est elle qui me pousse à dire ça. C’est elle qui m’oblige à tisser ma toile, pour me prendre dedans, et me dévorer.
Vous allez me dire que je suis fou, enfin, si vous pouviez me le dire, mais vous le penserez. D’ailleurs, si je lisais ce que j’écris, je penserais comme vous. Il est fou. Et si je n’avais pas fait la une des journaux, vous n’auriez pas lu ça non plus. Il faut que je vous dise comment j’ai fait la une des journaux parce que sinon vous allez penser aussi, encore, que je n’ai pas fait exprès. Et pourtant, la vérité, c’est que j’ai tout fait pour ça et qu’il n’a pas fallu faire grand chose pour que ça arrive aussi. Bizarre ? Ecoutez, lisez.
Le deuxième jour où l’araignée est apparue à mon plafond, j’ai cru que c’était une blague car, la veille, je l’avais copieusement écrasée avec mon chausson, une savate ornée d’un joli ancre de marine. Ensuite, j’avais pris du sopalin pour essuyer la semelle, qui était couverte d’un jus marron clair, duquel surnageaient des morceaux de pattes. Je n’avais pas trop regardé car la vue de cette bête écrasée, de ce jus compact me hérissait. Avec le sopalin donc, j’ai passé la semelle au propre et j’ai jeté le papier dans les toilettes et tiré la chasse et assisté à la disparition du sopalin. Ensuite, j’ai pissé dessus, enfin, après, à la suite, comme pour redonner aux WC leur fonction première de réceptacle de mes déjections. Adieu donc l’araignée, sa bouillie, ses pattes déchiquetées.
Sans raison, j’ai repensé à sa mort atroce, à ma sauvagerie d’humain à son égard. Pourquoi l’avoir frappée dix, vingt, trente fois d’affilée ? Une fois, un coup sec aurait suffi. Et dix, vingt fois, trente fois, je l’ai pulvérisée, j’en ai fait une mixture impropre à toute consommation, toute compassion, toute résurrection. Alors, je me suis saisi de ma savate et j’ai examiné avec soin la semelle. On pouvait voir entre les interstices, de fins sillons finissant en vague, de microscopiques restes de l’araignée, de ce jus marron clair, peut-être même un reste de patte, ou de tête, ou d’œil, ou un poil velu coincé dans cette bouillasse qui allait cimenter deux ou trois sillons de ma semelle. Je me suis dit qu’il fallait les enlever. D’abord, un sopalin, ou une feuille de papier toilette suffirait : un coup d’ongle et le tour est joué. Mais l’idée que le papier crève et que les restes sanguinolents de la bête se logent sous mon ongle m’a fait reculer. Le coton-tige : trop épais. La pointe d’un couteau : et manger son steak avec après… Rien, rien à faire, à moins de doucher la semelle. Et c’est ce que j’ai fait. Mode karcher, jet puissant, eau chaude à fond, j’ai décollé tout ce qu’un œil pouvait encore voir. Tout est parti par le siphon.
J’ai décidé d’aller me coucher. J’ai voulu me doucher. Je n’ai pas pu. La baignoire recelait forcément de ses traces. J’ai passé l’eau chaude partout, j’ai aspergé de produit anticalcaire, antimicrobien, antigraisse, antitout. Je n’ai pas frotté pour ne pas gâcher une éponge. C’est peut-être ça qui, finalement, m’a empêché de me mettre à poil et de poser les pieds sur l’émail marron clair de la baignoire.
J’en ai pas dormi de la nuit.