Chapitre 2
Je m’appelle Guy.
Guy Lasagne.
Je ne suis pas d’origine italienne, quoi que mon nom de famille vous évoque.
Je suis né il y a trente-sept ans. En haut d’un HLM, quatorzième étage, ascenseur en panne.
Du quatorzième, on surplombe tout Paris et même la tour Eiffel est ridicule. Ma mère a l’accent des gens qui habitent au-delà de dix étages. Elle traîne sur certains mots et se sent différentes des gens du huitième, par exemple. Je sais que ça paraît bizarre cette histoire d’accent mais c’est parce que vous ne fréquentez pas la banlieue. C’est comme les montagnards, ils n’ont pas l’accent de la plaine, c’est tout. Mon père aussi traîne en parlant, mais plus sur les syllabes. La différence est fine et subtile. C’est un gars du vingtième.
Pas de frère. Pas de sœur. Mes parents se sont rencontrés au RDC, niveau des poubelles. Mon père discutait avec son ami le concierge, enfin, le fils du concierge, mais aujourd’hui il est concierge aussi, pas du même immeuble, on n’hérite de rien dans ses métiers-là. Il a dû construire sa situation tout seul. Bref, ils discutaient tous les deux, près des poubelles parce que c’était l’heure de les sortir et mon père aidait son copain à sortir les poubelles en lui parlant, parce que toucher les poubelles, c’était pas la peine d’y penser vu que le père de son copain regardait par la fenêtre s’ils déconnaient pas trop.
Une fille est passée. Mais c’était pas ma mère, juste une fille.
Puis une autre. Et encore une autre. Et juste après, voilà ma mère.
C’est comme ça que mon père raconte. Toujours, il y a ces filles qui ne seront jamais ma mère qui passent d’abord. Précisément, ce n’est pas encore ma mère à l’époque vu que je n’existe pas. Même pas en rêve, ajoute ma mère, en général.
Et ils se sont plus. D’ailleurs, ils se connaissaient un peu parce qu’ils se croisaient régulièrement au centre commercial. Ma mère allait voir sa mère, ma grand-mère, mais pas encore, qui faisait vendeuse de pains. Pas boulangère, elle n’a jamais su comment on le faisait le pain.
Ils se sont plus parce qu’ils ont eu le même regard au même moment au même endroit quand une moto est passée en trombe. Tous les deux ils ont suivi le motard et puis se sont aperçus qu’ils regardaient la même scène, au même moment, comme dans les films. Alors ils se sont dit qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. C’est la version de ma mère. Bref, ils ont échangé quelques mots, surtout que le concierge matait les seins de ma mère pour lui demander son prénom. Eliane, elle a répondu et elle a jouté et toi ? Mais à mon père, pas au concierge. Maxime a dit mon père. Dit le rital a dit le concierge en ricanant parce qu’à l’époque, mon père était surnommé le Rital à cause de son nom, Lasagne. Mais il avait rien d’un rital, à part les cheveux et la taille et la peau. Pourtant, l’idée que mon père soit italien, ça plaisait à ma mère, ça la faisait rêver. Elle a dit l’Italie, le la vois de là où j’habite. Et elle a pointé la tour B en disant quatorzième. Elle a toujours habité au quatorzième. Mon père a rigolé, parce qu’il avait compris la blague de l’Italie, la place, mais il a voulu faire le malin et il a dit en traînant sur les syllabes, et bien moi, je vois la Sicile et même l’Espagne, parce qu’il croyait que les deux pays se touchaient. Et il a ajouté vingtième. Point. Ensuite, mes parents comme tous les parents précis sur la scène de la rencontre et imprécis sur la suite. On la devine la suite. Je suis leur fils. Donc la preuve qu’ils ne se sont pas arrêtés là.
Quand on habite très haut dans les étages, on voit les oiseaux voler du dessus. On voit leur crânes. Les arbres ressemblent à des brocolis et les parkings à des plaques de Légo. Les gens ne sont visibles que par leur tête. On a du mal à les reconnaître, surtout si on est myopes. Et c’est mon cas.
J’ai décidé d’écrire mon histoire en détail parce que je ne suis pas très sûr de pouvoir le faire plus tard. Je ne savais pas que j’allais le faire. J’aurais dû téléphoner, ça aurait été plus rapide. Mais à qui ? Qui aurait le temps de m’écouter ? Ça me fait penser : qui aura le temps de me lire ? Enfin, je n’ai pas d’autre choix. Je ne suis pas un romancier. Je ne sais pas écrire d’histoire et je ne sais pas si je pourrais vous écrire toute l’histoire que je dois vous écrire. Elle paraît simple à raconter, mais tellement stupide que je ne sais pas si la meilleure solution c’est de faire court, juste pour vous dire les événements. Ou de faire long, en dire plus, dans le cas où la version courte manquerait de précision. Je me suis dit aussi que je pourrais faire un ou deux dessins mais je ne suis pas le petit prince et une araignée dessinée, ça ne fait jamais bien peur, sauf si on sait bien dessiner, mais ce n’est pas mon cas.
En plus je ne veux pas vous faire peur. Enfin, c’est comme ça que je vois la chose, mais je ne suis pas psy. Je devrais peut-être en voir un mais je n’y crois pas. En plus, je n’ai pas d’argent et je ne connais pas d’adresse.
Donc, je suis Guy Lasagne. Et vous savez déjà mon âge et comment mes parents se sont rencontrés ? Peut-être c’est remonter trop loin. Enfin, c’est écrit. J’ai trente-sept ans. Ça aussi vous le savez. Je ne suis pas italien, malgré mon nom qui ne devrait pourtant pas faire penser à l’Italie, vu les sonorités françaises. Voilà. Vous savez que je suis français aussi et je suis un homme. De sexe, je veux dire. Mais ça ne suffit pas à expliquer pourquoi je vous écris.
À propos, je ne vous écris pas, je ne vous connais pas. J’écris plutôt à moi. En même temps je préfère faire croire que j’écris à quelqu’un. C’est plus facile. C’est comme dans les livres. Et puis si un jour, quelqu’un d’autre que vous lit ce journal et que je me suis parlé à moi, rien qu’à moi, il sera peut-être vexé que je ne lui parle pas. Alors je dis vous et on n’en cause plus.
Si on reprend le fil de ce que je vous disais, après que ma mère et mon père se sont rencontrés, ils se sont plus et se sont vite mariés. Et ils ont vite eu leur progéniture, l’époque voulait ça, il paraît. Donc, j’ai grandi dans leur deux pièces, au dix-septième. Par hasard, pas par hasard diront les psy. Juste entre le quatorzième et le vingtième. Juste entre père et mère. Au dix-septième, il n’y avait pas que nous. Il y avait aussi Monsieur Hubert, Madame Humbert et Mlle Bert ! Si, sans rire, ce n’est pas une blague d’écrivain. C’est vrai, ça s’invente pas, ça. Monsieur Hubert venait de Gascogne. Les enfants en avaient toujours très peur parce qu’il était très grand et que dans Gascogne, y’a cogne. Y’a « gaz », aussi, qu’on disait derrière lui en se bouchant les narines. J’ai beau essayer de faire marcher ma mémoire, c’est tout ce que je sais de lui. Pourtant, je le croisais tous les jours en revenant de l’école. Mais je ne voyais jamais sa figure vu que je regardais ses chaussures de peur qu’il me cogne.
Madame Humbert était veuve et professeur émérite de l’université de Paris Sorbonne. Elle impressionnait tout le monde. C’était un puits de science et de ce fait, personne ne discutait jamais avec elle : on avait peur de passer pour un nul. Alors, on lui disait bonjour à voix presque basse, comme à un prêtre dans le confessionnal d’une église, et puis on passait son chemin. Elle, elle prenait des notes dès qu’elle sortait de son appartement. On croyait qu’elle nous notait. En fait, elle prenait des notes sur nous. Plus tard, elle a mis un papier dans la boîte à lettres de chacun, pour nous dire qu’elle avait fait un livre sur les gens du quartier qui s’appelait : « sociologisme des banlieues : Sisyphe au métro ». Personne n’a rien compris : personne ne connaissait Sisyphe. Personne, pas même Mlle Bert, notre troisième voisin, qui était une voisine, qui travaillait à la RATP, juste à la station terminus qui reliait notre quartier au reste du monde. On a pensé qu’elle parlait du SDF qui était mort écrasé de froid dans la station. Mais comment avait-elle pu avoir son nom ? Même Le Parisien, pourtant bien informé, avait dit que le SDF était un anonyme.
Mlle Bert changeait d’homme presque chaque jour. Le matin, elle accompagnait son amant jusque la station, et le soir, elle revenait avec un autre homme. Mlle Bert n’était pas très fréquentable d’après ma mère. Mon père ne semblait pas avoir d’avis tranché sur la question. Pour moi, des trois voisins, Mlle Bert était un rêve. Je croyais souvent en allant à l’école, puis au collège, au lycée puis à la fac — parce que j’ai fait la fac, oui — que je serais le prochain sur sa liste. Cela me dégoûtait à l’idée d’être l’énième amant de la Bert. L’idée de son sexe usé et laminé me faisait redouter ce moment. Plus d’ailleurs que d’être un simple mâle pris dans la nasse de cette mante religieuse de quartier. Je l’imaginais comme un trou béant, ce sexe, comme un puits sans fin, sans rebord, sans prise, comme une ventouse, un aspirateur qui, quel que soit l’état de votre érection, s’accommode de tout, pourvu que cela ressemble à une tige de chair, une saucisse, une Herta molle ou un saucisson de montage court et dur comme un vieux morceau de bois. Bref, pourvu que cela soit de la viande. Simultanément, j’enviais ces hommes inconnus qui avaient réussi à séduire, ou plus simplement attiré suffisamment l’attention de Mlle Bert. Quels étaient donc ses critères ? Herta ou Cochonous ? Grand, petit, vieux, jeune, gros, maigre ? Impossible, à regarder le défilé des amants, de se faire une idée sûre. Mlle Bert avait pourtant une liste de qualités qui lui permettait de trouver rapidement sa pitance. Et allez, pour être franc, je vais vous dire. Je l’ai su bien plus tard, comme on le cachait soigneusement dans le quartier, ou qu’on feignait de l’ignorer : Mlle Bert n’avait qu’un seul critère : l’argent. Il suffisait d’y mettre le prix. Voilà tout. Mlle Bert demeure un rêve. J’aurais bien aimé tout connaître d’elle, quitte à en mettre le prix. Mais Mlle Bert est partie, on sait pas où.
Voilà tout mon univers. Le reste, sur le quartier tient en moindre mots encore.
Je pourrais aussi vous décrire l’un de mes amis, le fils du gardien de l’immeuble mais on dirait que je fait un listing. Et puis j’aime pas ficher les gens. D’ailleurs, j’aurais dû changer le nom de mes anciens voisins.