Chapitre 1
Dimanche. Quinze heures. Je voudrais que cette histoire, que vous comme moi connaissons dans ses grandes lignes, débute comme un journal intime. Un livre de bord. Depuis trois mois, disons trois mois et demi, Guy, prénom simple et mémorisable, écrit pour ne pas verser dans la folie. Il écrit l’histoire que vous savez. Donc, il est dimanche, il est quinze heures et Guy écrit. Il a pris un cahier Clairefontaine à grands carreaux qu’il s’était acheté un jour où il avait eu l’idée d’écrire une histoire, qu’il n’a jamais écrite, qu’il a oubliée et que vous et moi ne connaissons pas. Aurions-nous voulu la connaître d’ailleurs. Elle ne devait pas être terrible cette histoire, puisqu’il ne l’a jamais écrite. Il écrit à l’encre bleue. C’est un stylo-feutre Reynolds, avec une forme ergonomique, grosse, bombée comme un ventre repu. Il écrit vite, à la limite de la lisibilité, tant du point de vue de la calligraphie, dont il a perdu usage en pratiquant plus de dix heures par jour le clavier de l’ordinateur, et du point de vue de la correction de la langue, qu’il ne maîtrise pas, vu son emploi de cadre supérieur, rémunéré en échange de rapports copiés-collés sur des projets d’entreprise qui verront le jour ou pas avec ou sans ces rapports. Il n’est pas payé à rien faire, il fait juste ce qu’on lui demande. Il est exactement à sa place. Il en tire d’ailleurs une certaine gloire, disons, satisfaction, car sa fiche paie tend à démontrer aux sceptiques qu’il a de l’importance dans la société du groupe qui l’emploie. Il ne tape pas son journal sur son ordinateur pour plein de raisons. D’abord, il a l’impression que ce qu’il écrit n’a rien à faire dans un ordinateur. Qu’un ordinateur, ça n’est pas fait pour ça. Ensuite, il a peur de perdre son texte. On pourrait à ce propos en déduire qu’il y attache de l’importance. Oui et non. C’est difficile à dire. Pas d’un point de vue littéraire. Peut-être thérapeutique, ou magique. Guy aurait bien du mal à répondre lui-même. Il n’a pas vraiment conscience de tout cela. C’est moi qui ordonne pour vous ces pensées. En lui, c’est beaucoup plus flou. Après d’abord et ensuite, voilà enfin, la dernière, la vraie, du moins la plus réaliste des raisons. Guy a éteint son ordinateur car il avait l’impression que l’araignée profitait du bruit du ventilateur pour masquer le propre bruit de ses pas. De surcroît, l’ordinateur impose une pose que Guy ne veut pas tenir. Il doit pouvoir conserver toute sa mobilité, pouvoir se retourner, retourner son cahier, sa chaise, et faire face, si cela doit être, avec l’araignée, qui peut arriver par son flanc droit, ou gauche, ou pire, par l’arrière. Donc en éteignant l’ordinateur, il peut faire régner le silence dans son appartement, se mouvoir presque aussi vite qu’elle.
Dimanche, à quinze heures, il écrit sur la table de la cuisine. Deux heures avant, il était dans les toilettes. Et encore deux heures avant, il était dans les toilettes.
Petit à petit, ce tout petit carré de pièce humide est en effet devenu son territoire. Il a tout sous la main : siège, papier, rouleau, brosse et eau, autant d’objets qui rapidement peuvent devenir de véritables armes contre elle. Il est en lieu si sûr qu’il est sûr qu’elle ne viendra jamais là. Alors il s’y installe, progressivement. A présent, quand il va aux toilettes, il emporte canette de Pepsi et paquets de brioche Harry. C’est seulement une fois son stock de nourriture écoulé qu’il consent à sortir (heureusement il vit seul), à se décoller les cuisses du rebord en plastique. Il porte d’ailleurs des marques rouges, qu’il peine à faire disparaître.
Quatre heures donc, passées sur le rebord en plastique blanc. Quatre heures sans oser bouger. Sans se lever, en faisant simplement varier l’angle du buste, à somnoler, à veiller ébahi, yeux rivés sur la fente de la porte. La porte fermée.
Il connaît tout de ses toilettes. Le moindre aspect du mur. Le plafond, en particulier l’angle près de l’aérateur qui est l’un des seuls objets suspects de ce lieu. Guy est en effet convaincu que cet aérateur pourrait permettre, lui permettre d’entrer subrepticement dans les lieux. Alors un jour, il l’a bouché à l’aide de papier toilette rose. Tout un rouleau fut nécessaire mais l’aérateur a rendu l’âme. Il ne sert plus à rien. Il est hors-jeu. Neutralisé. L’autre objet qui pourrait se rendre complice d’elle c’est la porte. En particulier la fente du bas. Durant la première heure, Guy a été pris d’un accès d’angoisse extraordinaire. Il la voyait presque à sa poursuite dans le couloir. Heureusement, malgré ses six pattes, elle n’a pas pu le rattraper. Guy a longtemps guetté cette fente, persuadé qu’elle passerait par là. Il s’est armé d’un balai, le balai plastique blanc, à pics blancs, dont tout le monde, et lui en particulier jusqu’alors, répugne à se servir. Il l’a brandi au-dessus de la tête et comme un chien d’arrêt s’est immobilisé en attendant sa proie. Mais elle n’est pas venue. Guy doutait de son arme improvisée qui lui laissait beaucoup trop d’espaces salvateurs, entre les pics blancs. Elle aurait pu en réchapper. D’ailleurs, les araignées ça ne meurt pas si vite, comme ça, du premier coup. Elle n’est pas venue. Elle avait compris que Guy l’attendait. La chasse immobile, c’est son rayon.
Guy a fini sa brioche Harry une heure avant de se décider de quitter les lieux. Puis la faim s’est malgré tout manifestée. Les brioches Harry, ça ne nourrit pas son homme, ça a le même pouvoir que le pain des hamburgers du MacDo. Avant de quitter les lieux, donc, Guy a décidé de vider son corps afin de limiter ses déplacements ultérieurs. L’une de ses grandes craintes, c’est qu’elle s’installe dans les toilettes pendant son absence et qu’elle tisse une toile sur la chaise percée, rendant son accès impossible. Il a réussi à uriner trois fois de suite. Puis il a déféqué et déféqué jusqu’à avoir l’impression de s’être vidé l’intestin et l’estomac et les bronches. Il n’a pas tiré la chasse tout de suite car il sait que c’est un indice évident de sortie. Elle pourrait alors vite l’attendre juste au-dessus de la porte et se laisser tomber sur lui. Guy a mis au point une stratégie : il tire la chasse puis ouvre grand la porte en tenant le balai-brosse recouvert d’un tee-shirt. Il propulse ce faux Guy en avant. Si l’araignée est là, elle se laisse descendre le long de son fil et lui saute dessus. Guy, armé de son balai lui assène un coup fatal. S’en est fini d’elle. Jamais l’araignée n’est tombée dans le panneau. Mais le scénario est beau.
Guy a rejoint la cuisine en hurlant comme un Hun lâché dans la bataille. Il sait, se doute, suppose que les araignées ne supportent pas les ondes sonores trop fortes. Cela peut la contraindre de faire la morte, à défaut de la tuer, et donc au moins de l’empêcher de progresser en direction de Guy.
Guy n’a pas fermé la porte des toilettes. Il aurait pu le faire car il avait imaginé attacher un bout de sa ceinture à la clenche de la porte et l’autre extrémité à l’un des passants de son blue jean, comme une corde qu’un cheval tirerait. Mais il en a décidé autrement. Il s’est dit que puisqu’il devrait retourner aux toilettes à un moment ou à un autre, il vaudrait mieux pouvoir examiner de loin les lieux, avant même d’y entrer. Il s’est arrangé pour coincer la porte avec le carton du rouleau de papier pour l’empêcher de se rendre complice de l’insecte. Surtout, l’araignée pourrait passer par la fente de la porte et surgir trop vite pour que Guy puisse évacuer dignement les lieux.
Donc il est là à hurler dans la cuisine, à terminer son cri de sauvage tout en se saisissant d’un couteau à désosser, et puis non, sa pointe ne sert à rien face à son minuscule corps, à moins d’être un escrimeur hors pair, ce qu’il n’est pas, donc il attrape le rouleau à pâtisserie, dont il ne s’est jamais servi, la cuisine n’étant pas son fort, vous l’aviez deviné, vu ses brioches Harry. Il hurle assez longtemps et finit par se faire peur tant ses hurlements sont aliénants et surhumains. Si vous étiez au cinéma, on aurait pu faire un zoom sur la glotte de Guy ; ça aurait pu être le titre du film, genre expérimental, et comme on n’est pas au cinéma, on n’a pas besoin de lui refaire les dents. Et elles sont pourries les dents de Guy, noires de plombage et caries entremêlés.
Les caries, ça ne fait pas peur aux araignées, c’est connu. Alors, inutile d’y consacrer trop de temps de lecture et d’écriture. On pourrait croire à une métaphore de la vie de Guy, alors que ce ne sont que ses dents et ses caries. Pourquoi en avoir parlé alors ? Juste parce qu’on les a vues quand il a crié. Et savoir si c’est important d’en parler, c’est difficile à creuser. Il faudrait prendre le temps de se poser des questions de romanciers. Mieux vaudrait demander à Dantec, Queffelec ou Houelbec, ce sont eux les experts.
Ils sont tous dans la bibliothèque de Guy. Il aime leurs écrits, bien cuisinés, lisses et simples à lire. Juste bien cadrés. Il aime aussi le macDo et le journal de vingt heures. La vie de Guy n’était pas bien compliquée. Et maintenant qu’il vit comme un personnage de roman, il ne sait plus quoi penser, quoi faire, quoi dire. Il est là, seul dans sa cuisine avec le tic et le tac de son horloge, le ronronnement du frigo, un rouleau à pâtisserie en main. Il se trouve con et improbable, un peu débile même, et pourtant, il le sait, s’il lâche son ustensile, elle lui saute à la figure, à la gorge ou à la cheville, ce qui serait fourbe, et le réduirait à néant.
Tout ça lui paraît parfaitement stupide. Il pense que cela relève de la folie, et c’est en général à ce moment-là qu’elle apparaît. Cette fois, elle est devant lui. Un petit point noir d’abord, puis une façon bien à elle de se mouvoir, comme un mouton, flottant sur le parquet. Au fur et à mesure de son approche, des pattes finissent par s’entr’apercevoir. Velues, elles sont velues, c’est sûr. Noires, elles sont noires aussi. Et la tête collée au corps, deux yeux se dressent comme des cornes. Ils brillent. Ils sont minuscules et inexpressifs. Ils ne regardent nulle part et te fixent, tu vois, te fixent. Pas plus grosse qu’une cerise, pattes comprises.